La fontaine de Saint Perdoux

SAINT PERDOUX :

Nouvelle

Par Léon Lafage

  

      Dame ! que voulez-vous, me dit le sacristain, les saints, comme nous,ont leurs impatiences ; on ne badine pas avec leur vertu. saint Perdoux, par exemple, qui était le saint le plus accommodant, le plus endurant qu'on ait jamais vu, un beau jour se fâcha pour de bon et nous pâtissons encore de son humeur.

         Voyez l'écorce de nos pêchers égratignée, voyez la treille, la treille, monsieur !... Son regard, qui montait aux pampres, descendit le long des festons, des grappes encore en verjus, de la tige torse, et se mouilla dans la lumière sanguine, aux riches reflets d'une bouteille de 1874.

         Assis sur le banc, dans le jardin attenant à la sacristie, le bon vieux (un bon vieux de chanson bachique) me contait les histoires de sa vie humble et petite, passée toute à l'ombre du clocher. Il avait le teint clair, rosé, du vin à fleur de peau, l'œil gascon, le verre et la plaisanterie faciles.

         - Seyez-vous, sacrédié ! Et je vous dirai la colère de saint Perdoux.

          Je m'assis, au frais, après avoir, selon son conseil, étendu mon mouchoir sur la planche verdie, pour ne pas « m'ensalir ».

         Clouc ! fit la bouteille de 1874, qu'il déboucha d'un coup.

              - Eh bien ! C'était en août. Depuis deux mois, nous n'avions pas eu une goutte d'eau ; pas ça (il cracha). Un soleil sans merci. Tout était sec. La chaleur grillait tout. Inutile de vous dire qu'on ne voyait pas une fleur. Mais les feuilles, les feuilles de chêne même, étaient rôties. La terre lézardée, fendillée, craquelée comme une vieille. Les sources taries – sauf la grand Font. Chaque jour, les habitants des Causses, de Cournou, de Marcayrac, des Roques, descendaient à dos d'âne chercher quelques seaux d'eau. Le maire nous rationna. Le Lot sentait le limon, le « freschun » ; les médecins défendaient d'y « abreuver » les bestiaux et de s'y baigner. Et, monsieur, les vignes étaient brûlées, le raisin vide -  le vin, monsieur, le vin qui demandait de l'eau ! (Le brave homme caressa son verre clignant et velouté.) M. le curé – c'était alors ce pauvre M. Dulac, Dieu le pardonne s'il le mérite – avait fait prières sur prières ; l'autel de la Vierge, celui de saint Joseph, étaient illuminés. Illuminés ! On y mettait le feu, en vérité. Chaque jour apportait ses douzaines de chandelles. Bah !  Ça ne faisait qu'augmenter la chaleur. Les champs et les bêtes avaient soif... soif... Que diable ! Nous ne pouvions pas donner du vin aux canards. Buvez donc ! Sacrédié !...

         Un dimanche matin, à cinq heures, on sonna la première messe avec les trois  coups de la petite cloche – la campanette – ce qui signifie que c'est le dernier. J'accourus, aussi surpris que les autres. M. le curé nous attendait. Les bras ouverts et sans monter et sans monter en chaire, je ne sais pas même s'il fit le signe de la croix, il s'écria : « Saint Perdoux, saint Perdoux, mes enfants ! »

          Ah ! Il fallait voir notre monde ; en un clin d’œil l'église fut sens dessus dessous. - Allons-y, allons-y ! disait-on de toutes parts. M. le curé se repentait déjà d'avoir été si étourdi dans sa joie...

          Perdoux, monsieur, est notre vieux saint de la montagne qui fait au ciel la pluie et le beau temps. Gâtés depuis de longues années, nous avions oublié saint Perdoux.

          Enfin, M. le curé put se faire entendre : « Mes enfants, dit-il, il ne faut pas oublier que c'est aujourd'hui dimanche, que notre premier devoir est d'écouter la messe avec recueillement ; nous irons ensuite dans l'Andore nous prosterner devant la niche de saint Perdoux. Priez d'abord, et notre Seigneur se montrera plus favorable à la requête de notre bon saint ».

           Tant bien que mal, on entendit l'office. À l'Ite missa est, chacun était debout, on époussetait les bannières, la supérieure chantonnait, au milieu des jeunes filles, un cantique qui, retouché un peu, pouvait fort bien servir pour saint Perdoux. Les vieux marmottaient les paroles sacrées par lesquelles se laisse fléchir le patron des laboureurs... Et hardi les cloches, comme à Pâques ; des volées de carillons plein le ciel; c'est la femme qui s'en chargea ce matin-là.

           Il y a, comme vous le savez, une bonne heure de l'église à la niche du saint. On traversa le village en silence. M. le curé avait recommandé la tenue parfaite ; il ne fallait pas indisposer le saint davantage ; il l'était assez de notre long oubli.

           Nous allions, suivant la route claire, nos pas feutrés par la poussière épaisse, jetant des regards tristes sur nos campagnes brûlées, mais avec la belle foi que toutes les herbes craquantes, qu'une étincelle eût fait flamber et crépiter jusqu'aux montagnes, boiraient bientôt, dès notre retour, boiraient goulûment la bonne pluie du Seigneur, la fraîche averse ! Il faisait chaud quoiqu'il fût matin ;

le soleil pesait sur nos épaules et donnait soif. (Buvons un peu s'il vous plaît). Nous avions passé en silence Castellourdas, la Combe du Vert, le torrent de Boundouïre, nous nous engagions par un sentier pierreux et embuissonné, dans la montagne.

           M.le curé fit un signe. La colonne s'arrêta. Il entonna, sur l'air des litanies de la Vierge :

           « Saint Perdoux, gran-and saint Perdoux. »

            Sa voix grave remua les échos dans les roches et la procession répondit :

         « Priez pour nous-ou-ous ! »

Aussitôt jaillirent comme une fraîcheur de fontaine les voix de jeunes filles :

                    A tes genoux, Saint de nos plaines,

                   Vois les enfants que tu chéris ;

                   Que tes mains apaisent leurs cris

                   Tes mains de bonté sont pleines.

          Dès la dernière note du cantique, nous nous prîmes à chanter, selon la coutume, les paroles patoises que vous connaissez :

                    Saint Perdoux, priez pour nous,

                   Que nous gigotterons pour vous[1]

 

         M.le curé poursuivait les litanies. Ceci reposait des entrechats (en parlant par respect). Nous montions à pic. Les buissons se cassaient sous nos pieds, on entendait la fuite brusque des lézards, des clés de saint Pierre, et la retraite sinueuse des serpents verts ou noirs. Ça tirait, mais on chantait quand même. La sueur embuait mes verres de lunettes et, bien que mon paroissien soit imprimé en très grosses lettres, je n'y pouvais plus lire, et, pour l'exactitude des répons, je m'en rapportai à ma mémoire.

         L'Andore est une combe fière comme une gueuse, avec la sauvagerie de ses escarpements, ses rochers tailladés ou creux, forteresse ou repaire ; vous verrez ça ; moi, je ne songeai guère à voir. J'ai bien quelques chênes par là, je ne tournais même pas la tête. Et toujours ce démon de soleil, ce ciel d'enfer blanc de chaleur, sans un plumet de nuage. Chacun suait, mais nous «bramions» tous :

                   Saint Perdoux-oux, gran-and saint Perdoux !...

          Ça roulait à son aise dans l'Andore. On eût dit d'une bande de loups qui avaient soif. Les vieux disaient que ce bruit leur rappelait la guerre. Songez que tout ce qui pouvait marcher au village était là. Les mioches et les plus vieilles gens. Bérets, larges feutres, pierrots, bonnets de lin, mouchoirs, vous eussiez vu s'agiter ces têtes au gré du chemin tors comme une racine.

         Nous arrivions. Les hommes se découvraient et chacun chercha une pierre lisse où s'agenouiller. On reconnut, dans le roc, derrière un treillis verrouillé, l'image en bois de saint Perdoux. Un vase ébréché de porcelaine bleue présentait à côté un rameau sec. Une toute petite source, preste et limpide se trémoussait au dessous avec de petits rires de gorge. C'est un mirage vraiment qu'une font éternellement fraîche et roulante à pareille hauteur - le premier miracle du saint.

         M.le curé, après avoir vainement secoué la porte, appela à l'aide et l'on entendit enfin grincer la petite porte de fer. Ah ! Quand, de ses mains délicates et pieuses, M.le curé l’éleva, le pauvre saint taillé à coups de serpe, délaissé, chironné, défiguré, comme on se prosterna avec âme ! Les prières allaient leur train, et vraiment, vous savez, ça faisait quelque chose, les prières dans les montagnes.

         Puis on procéda à la cérémonie essentielle : tremper, pendant que le cortège danse, l'orteil de saint Perdoux dans la fontaine. Faut croire qu'il a la tête un peu dure, notre bon saint...car, à ce moment, toute la procession s'écria d'une même voix : « saucez-le, saucez-le, M.le curé, nous avons besoin de beaucoup d'eau ». Mon Dieu ! Bien innocemment, notre curé immergea, « submergea » saint Perdoux et le remit avec soin, tout dégouttant, dans sa niche de calcaire. Chacun à sont tour eût voulu le noyer dans la source.

         - Ça était trop vite fait, grommelait le vieux Cabanou qui, en signe de protestation voulait allumer sa pipe. L'ennuyeux, c'est qu'il était défendu de boire... (Avancez donc votre verre.) Jamais je n'ai tant souffert.

         La pression se releva et le cantique du saint fut repris avec une vigueur nouvelle, tandis que les hommes tapaient bruyamment sur leurs genoux afin d'épousseter leur pantalon des dimanches.

         Comme nous dégringolions, toujours chantant, suivant la bannière, à la ligne des montagnes, nous vîmes se presser des étoupes. M.le curé fit le signe de la croix et ce fut une clameur unanime: Ah ! Les étoupes épaisses se ramassaient, se nouaient, s'entassaient, se fonçaient bleues, bleu d'ardoise, bleu cendre, bleu noir-noir. Un immense nuage lourd qui fit la nuit dans les combes s'étendit au-dessus de nos têtes.

         - Pressons le pas,  ou nous serons  saucés comme le saint, dit mon gueusard de cadet, qui était clerc alors.

         - M.le curé se fâcha de cette irrévérence.

         - Mais le vent, là-bas, enfuma les routes de poussière, monta à l'assaut des pentes, courba les chênes, cingla les feuilles brûlées, tandis qu'un éclair rouge éventrait et fracassait le ciel. Alors, monsieur, l'averse, le vent, la grêle, le tonnerre, les éclairs ! Ce fut infernal. Voyez d'ici la course affolée vers les moindres abris, vers les grottes, au pied des arbres - quelle imprudence, dites!- et nos femmes, comme celles de Montpezat, qui découvrent le...dos pour couvrir le chef, criaient en relevant les jupons sur leur tête. Il tombait des grêlons de malédiction, gros comme des œufs,  coupant comme des couteaux. Ah ! Le saint nous punissait bien de l'avoir fait baigner tout entier après un si long temps d'oubli.

         Les récoltes furent déchiquetées, achevées, les arbres écorchés vifs. Voyez les traces. Ah ! Vous demandez de l'eau, mes enfants ! En veux-tu ? En voilà.   Mon sacristain riait un tantinet, ma foi. A vivre toute une vie avec le bon Dieu, la Vierge et les saints, on devient un peu leur familier, on se mêle un peu à leur histoire.

         D'ailleurs, ce vin qui roulait la saveur et l'étincelle des pierrailles du Quercy, comme notre saint, avait sa vertu - mais ce n'était point la même.

 

                                     Paru dans la revue « Nos loisirs » N° 17 du 21-10-1906. 

 



[1]Les sacristain dit vrai. Ses paroles en patois quercynol :

Preegas per naoutrès, saint Perdoux,

Que naoutr'ès pingoren, pers bous.

      On les chante en dansant. Le rite est vieux et païen. Les lois de cette saltation se sont perdues, et de nos jours, quand les cortèges se rendent à l'Andore, ils se livrent à des pas désordonnés de convulsionnaires, - quand les plaisants n'y vont point de leur bourrée et de leur farandole.

 

 

 

 

 

 

 

Des traditions immémoriales ont accompagné les points d'eau, sources ou fontaines.

Les celtes les peuplèrent de divinités et les "fatsillières", ces fées qui habitaient le vieux Quercy, les affectionnaient déjà particulièrement. La chrétienté confirma ces croyances et l'eau continue à être porteuse de vie, toujours purificatrice et guérisseuse. Cambayrac eut l'avantage de bénéficier d'une de ces sources miraculeuses.

Vous découvrez la fontaine de St Perdoux avec son eau qui jaillit du rocher parmi les buis et va alimenter un rustique lavoir. Elle fut aménagée d'un petit oratoire en 1821 et d'un bénitier. Ses pouvoirs étaient reconnus pour apporter la pluie et une "bonne délivrance" aux femmes enceintes. Les habitants de la régions'y rendaient en procession avec la châsse contenant les reliques du saint.

Monsieur Dalon, historien, en rapporte la légende :

"Perdoux, habitant de Luzech, mort en odeur de sainteté, avait manifesté le désir d'être inhumé dans l'église de Cambayrac. On ne tint pas compte de ses dernières volontés et on l'enterra sur la colline de l'Impernal au-dessus de Luzech. Fort mécontent, il vint hanter les nuits du prieur de Cambayrac qui décida de partir à la recherche de sa sépulture. Il la trouva par une sorte de miracle. Son surplis étant resté accroché à des ronces, il fit fouiller à cet endroit et on retrouva le corps de Perdoux, parfaitement conservé. Le jour où sa dépouille fut amenée à Cambayrac, une longue théorie de fidèles suivait les porteurs. En cours de route, une femme enceinte se sentant défaillir supplia le saint de lui donner de l'eau. Aussitôt, une source se mit à couler du rocher et on ne la vit jamais à sec depuis ce jour mémorable. On la baptisa du nom de "Saint Perdoux" et elle devint le lieu d'un pèlerinage (...)."

 

Il rapporte aussi que :

"Tout le monde est unanimement persuadé dans le pays que presque toujours il n'a pas tardé à tomber de la pluie après une procession solennelle à Saint Perdoux. Ce qui paraît plus récemment miraculeux, c'est qu'en 1817 une procession composée de neuf paroisses et de plus de 4000 personnes, à laquelle s'étaient encore joints des gens de Cahors et de lieux plus éloignés tels que Lherm, Montgesty, etc ..., partie de Cambayrac par un très beau temps, fut immédiatement suivie d'une abondante humidité."

La dévotion au Saint s'éteignit vers 1950, mais la châsse contenant ses reliques est toujours dans l'église.

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